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Sautoir et Broche : sur un arbre perché, un HiBoU

 Sautoir HiBoU crée en octobre 2014 Broche printanière crée en décembre 2014 Pâte polymère

Sautoir HiBoU créé en octobre 2014
Broche printanière créée en décembre 2014
Pâte polymère / FIMO

Je suis un hibou qui a raté sa vie. Je suis un hibou empaillé qui depuis un siècle et demi à l’air d’un con posé sur un meuble poussiéreux à rester immobile et l’air pensif jusqu’à la nuit des temps. J’avais de l’allure pourtant. J’en imposais dans la forêt avec mon plumage épais et mon regard à 360 degrés. Mais non, j’ai fini comme une vieille biche idiote à quatre pattes dont la tête trône sur un mur, déplumé et empaillé. Mais j’ai gardé mon âme dans cet habit factice et depuis un siècle et demi je ne vois plus qu’à 145 degrés. Comme je ne peux faire que ça, voir est devenu un passe-temps contraint. Alors, je passe mes journées et nuits à observer la race humaine. Si je savais écrire, je pense que j’en dirais plus que beaucoup de ces sociologues en mal de gloire. Je connais la vérité moi le hibou qui a raté sa vie ! L’homme est le pire de tous les animaux que j’ai connu.Premier fait : il empaille ses congénères, ce qui montre déjà quelque peu un penchant déviant. Une fois capturé, une proie ça se mange ou ça se jette mais ça ne se garde pas comme cela posé sur un meuble pendant un siècle et demi.

Second fait : l’humain a des sentiments. Et cela l’emmène dans des états d’humeur et de bassesse que je n’ai pas encore compris malgré mon un siècle et demi d’étude forcée.

En 1866, lorsque je me suis fait empaillé comme un vulgaire renard, j’ai découvert jour après jour le sentiment amoureux de l’humain. J’ai mis du temps à cerner ce spectre qui l’entoure et le conduit dans beaucoup de ses actes. Je ne comprenais pas ce qui poussait les Hommes à se conduire comme ils se conduisent jusqu’au jour où j’ai découvert que l’humain réfléchissait par le cœur. Ce qui lui fait plaisir : il le chérit. Ce qui ne lui plait pas : il l’anéantit. Son instinct de survie n’est pas le même que le nôtre. Il vit grâce et pour l’amour.

C’est à cause de cet amour que j’ai d’ailleurs fini comme une lampe de chevet posé pour un meuble.

En 1866, un certain Édouard de La Manille m’a pris au piège pour une de ses belles qui rêvait de caresser un hibou. Il m’a donc chassé puis empaillé pour m’offrir à l’une de ses prétendantes du moment. J’ai donc d’abord pris domicile dans la maison de cette charmante Johanna. Je les voyais se faire des confidences plus ou moins racontables en ces lieux. Je le voyais venir, repartir, lui offrir des cadeaux, lui promettre la lune et ses astres, pendant que je restais là planté comme un con. Elle m’adressait parfois la parole pour me dire comme j’étais beau et comme ce cadeau venant de son cher et tendre lui tenait à cœur. Elle prenait soin de moi car un animal empaillé se conserve comme une vieille paire de chaussure si on ne veut pas qu’il s’étiole avec le temps. Croyais-moi je ne suis pas fière de cette comparaison moi qui volait au-dessus de vous, je suis maintenant condamné à rester au sol traité comme une savate au fond d’un placard. Elle me racontait, lors de ces moments où elle prenait soin que mon apparence reste intacte, que cet Édouard était l’homme de sa vie, qu’il allait la demander en mariage, qu’elle rêvait d’enfants de lui.

A l’observer chaque fois qu’il venait, je voyais bien que cet homme était louche, mais je ne me serai pas permis d’intervenir dans la vie de ma charmante propriétaire puisque, d’une part, elle ne me demandait pas mon avis et que, de toute façon, j’étais dans l’incapacité physique de lui donner. Affaire donc réglée. Elle continuait son idylle avec son homme de La Manille.

Un jour, ce dernier lui annonçât de façon très brutale, faut dire, que c’était fini entre eux, qu’il avait rencontré la fille d’un homme important, qu’il s’était promis à elle et que cela arrangeait bien son commerce car le père de celle-ci était un-monsieur-très-important-avec-qui-il-fait-bon-pour-les-affaires-d’être-des-siens-. Ma charmante Johanna, je commençais à m’attacher à elle, je n’avais que cela à faire en même temps, ne pris pas très bien cette annonce là et ne compris pas que ce-monsieur-très-important prime sur leur sentiment plus fort que la lune et les astres. Ce à quoi, Édouard de La Machine répondit qu’il ne s’agissait qu’entre eux d’une histoire de fesses et que si elle ne l’avait pas compris elle était bien gourde. Vous pouvez bien imaginer que ma belle Johanna ne se laissa pas faire et le menaça de dénoncer son « trafic » – je n’ai pas bien compris de quoi il s’agissait- s’il la quittait. Édouard de La Micheline ne parut pas très satisfait de cette réponse et eut une réaction que je ne compris pas. Il fit comme sur moi, il sortit son revolver de sa poche intérieure et tira sur ma belle Johanna en plein cœur. Celle-ci tomba évidemment morte sur le coup, son sang se déployant sur le joli sol de sa maison. Sans broncher, Édouard de la Monstruosité, mis le corps dans le drap où quelques jours auparavant ils avaient fait l’amour et où il lui avait promis une vie de tendresse et de joie à ses côtés et allât le jeter je ne sais où car dans ma situation d’idiot empaillé je ne peux voir seulement ce qui se passe devant mes yeux, soit à l’époque devant cette commode où j’étais posé. Quelques heures après, il revint les mains vides, le visage toujours impassible et me mis dans sa poche pour ensuite me déposer sur le meuble d’entrée de son château. Je me suis donc retrouvé là, à ne plus rien comprendre aux sentiments de l’Homme. Ils s’aimaient puis étaient prêts à se faire la guerre puis à s’entretuer sans qu’aucune trace de regret ne ressorte du regard.

Entre 1866 et 2015 dans ce château, j’en ai vu des choses semblables. Des personnes qui se promettaient la vie et leur âme pour être ensemble et qui finissaient par la haine et l’indifférence. Des femmes qui se détruisaient entre elles pour atteindre cet homme qui en aimait une autre. 

Aujourd’hui, je suis toujours dans ce château. Il a bien changé depuis mon arrivée. Les allers et venues sont moins fréquentes et les habitants moins nombreux. Il est habité aujourd’hui par le fils unique du petit-petit-petit-et-encore-petit fils d’Edouard (qu’il a eu d’ailleurs eu avec une autre femme que la fille du monsieur-très-important- car finalement il y existait un autre-monsieur-encore-plus-important-pour-les-affaires). J’ai changé d’allure aussi. Ce jeune homme, Philippe de son prénom, ne doit pas spécialement m’apprécier car bien qu’il m’ait conservé à ma place d’origine, soit sur la table du long couloir d’entrée, ne me regarde jamais et me laisse à l’abandon. Mon habit factice s’est donc étiolé, mon plumage ne ressemble plus vraiment à un plumage et j’ai perdu la moitié d’un œil. Mais, je peux malgré tout continuer à voir avec mon œil et demi. Et depuis peu, avec cet œil et demi, je crois voir des choses que de ma vie de hibou empaillé je n’ai jamais vu malgré les nombreuses histoires abracadabrantesques auxquelles j’ai pu assister. Alors que j’ai vu des hommes tuer des femmes qu’ils ont aimé, des femmes empoissonnées leurs meilleurs amies pour un homme, des femmes tuaient des hommes qu’elles aimaient, je n’avais jamais vu ça : un homme aimer un homme. Et bien là, si je pouvais je m’assiérai sur mes fesses de hibou. Ils ne me l’avaient jamais faite celle-là. Ils ont mis en charpie toutes mes études sociologiques sur l’Homme. L’Homme peut aussi aimer un de ses semblables de même sexe. Maintenant que j’ai vu ça de mon œil et demi de hibou empaillé, je me dit que je suis prêt à en voir d’autres et que je n’’ai pas fini de pouvoir vous raconter des histoires d’humains et d’amour. L’Homme et ses sentiments, un monde sans règle où seul le cœur dicte les faits. Cela pourrait être le titre du livre que je n’écrirais jamais car je ne suis qu’un hibou empaillé qui a raté sa vie. 

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